URBANISME
D'un quartier, Pékin fait table rase
LE MONDE | 21.12.06 | 17h32
PéKIN ENVOYé SPéCIAL
D'immenses panneaux publicitaires ont envahi les rues du quartier de Qianmen, jusqu'à masquer la totalité des fa?ades. Des images sobres au design élégant y vantent les vertus futures de Dazhalan "retrouvé" (prononcez da shi lan'r en pékinois), quartier célèbre de la ville chinoise, au sud de Pékin.
D'ordinaire, lorsqu'ils font dispara?tre une rue ancienne, phénomène qui s'est systématisé depuis l'an 2000 et accéléré depuis l'annonce du choix de Pékin comme site des Jeux olympiques de 2008, les promoteurs ou les édiles construisent un mur gris pudique "à l'ancienne", voire une mince épaisseur de magasins éphémères. Et derrière, les bulldozers et les grues entrent en action. Les panneaux publicitaires géants ont commencé à se répandre dans le Central Business District (CBD), à l'est de la vieille ville, les plus significatifs ayant vocation à masquer et simultanément à annoncer les travaux de la mystérieuse tour "zig-zag" de la télévision nationale (CCTV), imaginée par le Néerlandais Rem Koolhaas.
Les hauts panneaux de Dazhalan dissimulent un chaos méticuleusement ordonné : des maisons rapidement et violemment éventrées sans qu'il ait même été besoin d'y apposer le caractère cha? (à détruire), des fragments de rues encore debout, notamment celle qui donne son nom au quartier et où devraient subsister plusieurs édifices classés, tous d'inspiration européenne, et puis des ruelles si déclassées par une pauvreté organisée que le touriste se voit mal y poser son barda.
Régulièrement les panneaux s'entrouvrent pour laisser passer la vie pékinoise, inextinguible dans les ruines comme au pied des gratte-ciel. Un dresseur d'oiseaux profite d'une des larges voies ouvertes dans la chair de la ville, et encore préservée des voitures, pour faire prendre l'air à ses volatiles. Souriant, les petits marchands de pains aux herbes casent leurs fourneaux tant bien quel mal sur les trottoirs évanouis ou bancals. L'histoire du sourire pékinois à travers les souffrances n'a pas encore été écrite. Beaucoup d'Occidentaux en concluent que les habitants vivent avec bonheur la destruction de leur ville et leur propre expulsion dans de lointaines banlieues.
Commencée il y a quelques mois de fa?on apparemment erratique et insidieuse, la destruction de ce qui subsistait de la ville chinoise est entrée dans une phase décisive. La ville chinoise fut le lieu de convergence des caravanes et une sorte de ville commerciale, séparée de la ville tartare, au nord, qui abritait la ville impériale au tracé régulier. On y trouve notamment deux des cinq grands autels sacrés, intouchables, et d'ailleurs restaurés avec soin : le temple du Ciel (Tiantan) et, beaucoup moins connu, le temple de l'Agriculture (Xiannongtan), où reste logé le Musée de l'architecture, abandonné des dieux et oublié des rites dans son décor somptueux.
LE CENTRE SYMBOLIQUE DU PAYS
Qianmen, la porte devant, est la fausse jumelle de Tiananmen, qui a donné son nom à la fameuse esplanade. Longtemps restée la seule place publique de Pékin, cette immense étendue, qui fait face à la Cité interdite, a été ouverte par Mao à partir de 1950 et reste dominée par son mausolée depuis 1977. C'est le centre symbolique de la Chine, pays où, depuis 2000, les travaux de destruction des vestiges du passé et de construction de monuments à la modernité hasardeuse ont pris une ampleur sans précédent.
A l'ouest de la place, le Grand Théatre national, confié au Fran?ais Paul Andreu, dont le chantier a été arrêté, les architectes invités à se reposer. Le nouvel "Opéra" attendra 2007 pour être achevé, 2008 au mieux pour ouvrir. Le quartier de Qianmen lui, faisait partie des zones protégées, terme d'une extrême volatilité qui oppose des conceptions et des usages très différents, selon qu'on se place dans la logique de l'Unesco (label supposé autoprotecteur, devenu argument touristique), dans celle des historiens de l'architecture (ils sont nombreux à Pékin à avoir cherché vainement à préserver ce qui était un des legs urbains les plus complets de l'histoire), ou dans celle du conglomérat des modernisateurs de la ville, plus ou moins intègres, et même dans ce cas assez peu soucieux du respect des zones protégées. L'opération Qianmen, dont Dazhalan est la partie la plus spectaculaire, est financièrement la plus prometteuse. On la doit à trois Fran?ais.
SANS éTATS D'?ME
D'abord Alexandre Allard, l'entrepreneur fran?ais qui est à l'origine du projet qui, avec Christophe d'Orey, a créé en 2004 Imperial Avenue, pour piloter les opérations et rassembler les fonds nécessaires. Ensuite Jacques Jobard, chef d'entreprise installé en Chine depuis vingt-huit ans, associé à un groupe de construction de la mairie de Pékin, et qui peut donc soutenir le dossier auprès des autorités locales.
Enfin Anthony Béchu, architecte de vastes opérations de réhabilitation à Paris, et dont l'agence a pris pied en Chine et dispose d'une équipe pékinoise, Phoenix Design. C'est à lui que revient d'imaginer le simulacre d'une ville Qing, qui va se substituer à Qianmen et où pourraient se retrouver sans états d'ame, c'est ce qui se dit plus facilement à Pékin qu'à Paris, une annexe du Centre Pompidou, une antenne de la Fondation Maeght, une salle Pleyel, des h?tels et commerces de luxe.
Le projet est né dans l'ombre, les réactions n'en ont pas moins été vives, comme en témoigne le site de l'artiste Ou Ning (www.dazhalan-project.org).
par Frédéric Edelmann

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